“Les rappeurs veulent trouver la rime, moi j’ai trouvé le stock”. Rocé n’y va pas par quatre chemins, il est même connu pour ça. Depuis 1996, date de son tout premier maxi, cet amoureux des musiques au pluriel trace un chemin résolument en dehors des sentiers rebattus du rap français. Car s’il est passionné de style old school, ce rebelle philosophe à l’insatiable curiosité préfère l’école buissonnière, celle qui symbolise l’évasion et la nouveauté. Ainsi, après “Top Départ” son premier opus en 2001, son avant-dernier album, “Identité en crescendo”, salué il y a trois ans par une presse unanime, rassemblait des musiciens de free jazz, du légendaire saxophoniste Archie Shepp au trompettiste et linguiste Jacques Coursil, en passant par Gonzales le pianiste fou, Antoine Paganotti, chanteur et batteur de Magma, ou samplait Tony Hymas, le claviériste de jazz rock qui adore Erik Satie.

Un éclectisme à la mesure du personnage : né à Bab El-Oued d’une mère algérienne et d’un père argentin d’origine russe, élevé à Thiais en banlieue parisienne, Rocé n’a jamais pu se contenter d’un seul paysage, d’une seule culture. Si le hip hop est sa véritable passion (forgée dès l’âge de douze ans à l’écoute des pionniers du rap français qu’il découvrait sur Radio Nova), il a toujours cherché à le transcender, à l’enrichir pour aller ailleurs, le plus loin possible.

Ce nouvel album au titre digne d’un tableau de Magritte, “L’être humain et le réverbère”, le voit pourtant renouer avec ses racines musicales. Un disque fait maison, à l’aide des samples qu’il extirpe de son imposante collection de disques glanés dans les vide-greniers. Fou de musique, il l’est aussi de poésie : “La poésie est pour moi un exemple, car, contrairement au musicien, le poète ne formate pas son art pour s’adapter au lecteur, c’est au lecteur de se déplacer vers la poésie. La poésie n’a rien à vendre”.

Les textes de Rocé, incisifs et musicaux, tentent de suivre cette voie. Qu’il fasse l’éloge de la mobilité et de l’ouverture aux autres (“L’être humain et le réverbère”), l’apologie du doute dans un monde où l’hésitation est perçu comme une faiblesse (“Des questions à vos réponses”), qu’il fustige la crasse du quotidien et le stress des métro-poles (“Mon crâne sur la paillasson”) ou une société prétendument égalitaire (“Le cartable renversé”, “Au pays de l’égalité”), c’est toujours au moyen de formules saisissantes. Un grand livre d’images évocatrices plutôt qu’un dictionnaire de clichés revendicatifs. Ainsi, quand il s’offre le luxe de reprendre une chanson de Brel métamorphosée (“Les singes de mon quartier”), ça sonne encore comme du Rocé.

Pour concocter ce nouvel album, inauguré par le formidable single “Si peu comprennent”, Rocé est parti d’un concept simple, concis et direct : le rap, c’est surtout ce qu’on en fait. S’il regrette que le mouvement hip hop n’ait pas assez évolué et mûri à son goût, il se considère avant tout comme un rappeur, un styliste des mots et un artisan des sons. Avec un discours à méditer, plus  qu’un message à marteler. “Voici le retour du rappeur à l’ancienne, à la vapeur”, scande t-il dans “Jeux d’enfants”, un morceau qui joue avec le paradoxe de la futilité du monde des adultes par rapport au sérieux ludique de l’enfance. Dans “L’Objectif”, co-écrit et interprété avec l’artiste Hayet, il ironise sur la “pipolisation”, ces gens qui “n’existent que pixellisés”, ne vivent que pour leur image, jusqu’à l’auto-caricature. “Le savoir en kimono” fait allusion à ce besoin universel de se trouver des héros, des icônes, jusqu’à n’en faire qu’un simple logo, un emballage vidé de son contenu. “De pauvres petits bourreaux” évoque le monde masochiste du travail, et “Carnet de voyage d’un être sur place” la richesse que l’on peut trouver dans les livres, les disques, ces extraordinaires moyens de locomotion immobile qui vous embarquent dans un autre monde.

Bousculer les idées reçues pour mieux avoir foi en l’individu, si Rocé avait un credo, ce serait celui là. “J’aime les expériences, la témérité artistique, même s’il y a plus fou que moi. J’aime emprunter plusieurs chemins différents. Dans le futur mes prochains albums pourraient être punk, ska, rock’n’roll, qui sait…” A suivre donc. De quoi donner définitivement envie de se détacher de son réverbère.